Richard Dansou est un artiste d’introspection dont le regard photographique est une projection en soi, pour redéfinir le monde et son coloriage. C’est pourquoi sa stylistique visuelle s’enracine dans un noir et blanc guidé par le contraste des lumières, permettant de se focaliser immédiatement sur l’essentiel de l’instant, sur l’intérêt esthétique de l’élément ou de la scène photographiée. A l’occasion de sa nouvelle exposition virtuelle sur Atileb’art , nous l’avons questionné pour vous faire découvrir son univers

Portrait Richard Dansou
Portrait Richard Dansou

Atileb’art : La vie passe à la vitesse du temps, et l’avenir peut nous prendre au dépourvu, si on ne s’y prépare pas. Alors, passer définitivement de la banque à la photographie, était-ce votre façon de prendre le contrôle sur votre propre futur ?

Richard Dansou : Certainement ! L’art est possessif. Je l’ai su il y a longtemps. J’ai pu cumuler pendant cinq (5) ans la photographie et la banque. Il est venu un moment où je ne pouvais pas continuer à cocufier ma passion primordiale : la photographie. J’ai donc fait le choix de m’y consacrer pleinement.

Atileb’art : Photographier pour vous, qu’est-ce que c’est ? Un acte d’éternité ou un refus de disparaître ? Que représente pour vous le fait d’être photographe ?  

Richard Dansou : La photographie est pour moi à la fois un acte d’éternité un refus de disparaître parce que photographier est non seulement l’acte de figer un instant, mais c’est aussi celui de grader le temps en lui conférant l’éternité.

La chanteuse Ayam Sèdjro by Richard Dansou
La chanteuse Ayam Sèdjro by Richard Dansou

Atileb’art : Pourquoi cette préférence pour le noir et blanc ? Pour camoufler les imperfections, ou pour transfigurer la réalité déjà toute coloriée ? 

Richard Dansou : L’option du noir et blanc, est loin d’être celle de camoufler les imperfections, mais plutôt celle de la recherche de l’authenticité, et de l’originalité. Dans un monde de plus en plus superficiel où le paraître marque le pas sur l’être, le choix du noir et blanc se présente comme celui de la simplicité. Le monde dans sa course effrénée de l’évolution laisse derrière lui, bien de choses gorgées de valeurs. C’est ce que le noir et blanc nous enseigne. Et c’est pour cela que je l’ai choisi.

Atileb’art : Quand on plonge dans votre première exposition personnelle : « Au-delà du visible », on perçoit à quel point vos photos se veulent narratives et cela, au point de réinventer le quotidien. Il y a-t-il donc dans cette série, une histoire personnelle que vous cherchiez à dévoiler ?

Richard Dansou : Consciemment je n’ai pas voulu qu’il y ait une implication personnelle dans cette série. Cependant, il se peut qu’inconsciemment ce soit ce qui s’est produit. J’ai personnellement une sensibilité face aux paysages aquatiques, et à tout ce qui a rapport à l’eau. Quand je pousse un peu loin, je me rends compte qu’étant un ressortissant de la vallée, cela est dû à mon enfance passée dans mon village lacustre.

Atileb’art : Toujours par rapport à cette première exposition : pourquoi la pêche ? Pourquoi votre curiosité s’est-elle tournée vers la vie sur pilotis ? A quoi vous renvoie cette eau de labeur que vous aimez capturer ?

Richard Dansou : Pour reconquérir mon vécu, et replonger dans ce que je suis intérieurement. La pêche, la vie sur pilotis ont été ma réalité à un moment donné de ma vie. Mon père était par exemple pêcheur, et en saison de crue nous vivions sur pilotis pour être à l’abri des affres de l’eau. A cette époque cela ne me disait rien de spécial. Mais l’artiste que je suis devenu a du mal à être insensible à tout cela. Donc je me suis dévoilé un peu plus que d’habitude dans cette exposition, sans même le vouloir au départ.

Atileb’art : Au-delà de l’artistique des prises, il y a comme un relent de reportage dans votre série. Serait-ce désormais le prolongement de votre démarche créative ?

Richard Dansou : L’intention de départ n’a jamais été de faire un reportage. Mais il y a parfois des choses qui vont de soi. En tant que photographes, nous sommes témoins des faits, et des situations que nous gravons pour la postérité. Cela fait-il forcément de nous des reporters ? Là se situe toute la question. Cette série n’a pas voulu être une fidèle restitution des faits. Elle est à cheval entre le réalisme et l’abstrait, d’où le nom de l’expo : au-delà du visible.

Richard Dansou Exposition
Richard Dansou Exposition

Atileb’art : Comment s’est faite la mise en place de cette série ? Vous l’aviez pensé en amont, ou êtes-vous plutôt parti au hasard à la pêche aux images ? 

Richard Dansou : Cette série n’a pas été entièrement pensée en amont. Elle est venue à moi progressivement. J’ai laissé libre-court à mon intuition à un moment donné. Ce qui est intéressant dans l’art à mon avis, c’est aussi les surprises que l’on peut avoir, les pistes que l’on peut découvrir sans même s’y attendre.

Atileb’art : Retournons sur les traces de vos débuts professionnels. D’où vous vient ce besoin de figer l’instant en image ?

Richard Dansou : Nous sommes le produit des gens que nous avons côtoyé. En 2001, j’ai été expulsé du système scolaire pour non-paiement de frais de scolarité. N’ayant plus en vie mes parents biologiques, j’ai été accueilli par Mariette GARRABE-FERRAN, Présidente de l’ONG AMOUR SANS FRONTIERE, qui est aujourd’hui devenue ma maman. Elle prend jusqu’à aujourd’hui beaucoup d’images aussi bien pour son plaisir que pour le compte des activités de son ONG. C’est dans cet univers que le virus de la photographie, à mon insu, m’a été inoculé.

Atileb’art : Quand on décrypte vos travaux, on constate que vous aimez prendre en mémoires, des moments de scènes, et des portraits chargés de second sens ? Qu’est-ce que vous recherchez quand vous déclenchez le capteur ?

Richard Dansou : Pour un artiste, photographier, c’est rechercher le second sens. Le premier sens ne doit être que l’exception. Et évidemment cette quête est constante chez moi. Quand je déclenche, je recherche cette chose que tout le monde regarde sans voir parce que mon rôle en tant qu’artiste est d’offrir une nouvelle vision des êtres, des choses, des lieux. L’art sans second sens est dépourvu de sens.

Exposition-Malick-Sidibe-Oeuvres
Exposition-Malick-Sidibe-Oeuvres

Atileb’art : Justement, dans quel sens les travaux de Malick Sidibé vous stimulent ?

Richard Dansou : La leçon que je tire des travaux de Malick Sidibe, est qu’il faut écrire son époque, et surtout avoir la rigueur de conserver les clichés, pour que cela transcende le temps. Combien de photographes n’ont pas pris des clichés de l’époque de Sidibé ? Mais que sont devenues ces photographies ? Probablement bouffées par les termites, ou ruinées par le temps. Je reconnais aussi à Malick Sidibé son talent conceptuel mais ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est sa rigueur de conservation. J’ai même tendance à penser que la force fondamentale de son travail réside beaucoup à ce niveau-là.

Admirez l’exposition « Ablodé Gbadja » de Richard Dansou ici

Atileb’art : Votre nouvelle exposition va se dérouler strictement en ligne. Comme pour s’adapter à la situation sanitaire actuelle. Dîtes-nous donc, dans quel sens la Covid-19 a influencé votre rapport à votre métier de photographe ?

Richard Dansou :  Dans le sens où plus rien n’est pareil. La fermeture des lieux de concerts, et l’impossibilité d’organiser des manifestations limitent notre quête de l’image. De même, beaucoup de projets, et de rendez-vous à l’international ont été annulés. C’est un coup de massue que nous donne ce virus. Cependant, s’adapter est la seule façon de garder le cap. La vision est toujours la même, alors il suffit de trouver de nouvelles stratégies pour atteindre tout ce qu’on a comme ambitions. C’est dans cette logique qu’en dépit de mes projets d’expo physique cette année en ont souffert, j’implémente le virtuel. A l’issue de cette expérience, je saurai sous quels angles, cela m’apporte une plus-value.

Exposition Ablodé Gbadja de Richard Dansou
Exposition Ablodé Gbadja de Richard Dansou

Atileb’art : Baptisé « Ablodé Gbadja » (les indépendances en langue Fon, ndlr), cette exposition met en lumière l’Armée, et l’atmosphère solennelle des défilés militaires lors d’anciennes célébrations de l’indépendance du Bénin. Pourquoi à vos yeux, cet hommage était nécessaire ?

Richard Dansou : Pour moi, cet hommage est un acte de reconnaissance, et de respect. C’est capital de pouvoir leur témoigner toute l’admiration qu’ils méritent. D’autant plus que quand on parle d’indépendance, cela évoque la souveraineté internationale de l’Etat, au plan sécuritaire. Ce qui suppose sa capacité à se défendre contre la moindre agression émanant de toute puissance étrangère. Qui d’autre que l’armée pour garantir cela ? Cet hommage me permet donc de les féliciter, et les encourager dans leurs efforts. C’est aussi ma manière de leur signifier que ni moi, ni le peuple n’oublie leur sens du sacrifice. Quand par exemple les mercenaires ont agressé le Bénin, le 16 janvier 1977, il a fallu que l’armée se lève pour mettre en déroute les agresseurs. De même, quand dans le pays,  la quiétude d’un citoyen est menacée, c’est au mépris de leur vie que ces hommes, et femmes en armes, interviennent pour lui garantir la sécurité. Tout ça, ne me laisse pas indifférent. 

D’ailleurs, je pense parfois que c’est un métier ingrat car en plus de tous les risques qu’il comporte, ils sont souvent détestés par leurs compatriotes juste parce qu’ils incarnent la coercition. Pour moi, on ne saurait fêter nos 60 ans d’indépendance sans leur rendre hommage. C’est pour cela que j’ai donné l’exemple par ma démarche.

Exposition Ablodé Gbadja de Richard Dansou
Exposition Ablodé Gbadja de Richard Dansou

Atileb’art : Au fil des photos de cette exposition, on est saisi par cette focalisation sur la précision des gestuels, sur le détail matériel, sur le prestige des apparats, sur la synchronisation des mouvements, sur les expressions faciales, sur le respect des formalités, sur le processus des protocoles, etc. Est-ce votre façon d’interroger  la constance, ou l’évolution de notre pratique, et perception historique du cérémonial militaire béninois ? 

Richard Dansou : (Sourire) Belle lecture des images. Les gestuels, les détails sur les apparats, et le prestige, les expressions faciales, le respect des formalités, et le processus des protocoles ; sont autant d’aspects qui forcent mon admiration pour l’armée. M’attarder dessus, c’est plutôt ma façon de souligner l’une des caractéristiques majeures de l’armée qui est : la rigueur.  C’est à la fois fascinant, et excitant pour un photographe comme moi d’observer cette solennité, et de laisser mon appareil photograver cela pour la postérité. Les défilés du premier août sont d’une élégance, et d’une beauté qui valent la peine d’être vécues. 

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