Du chaos à l’accalmie : Le Monde Fond de Achille ADONON

La perception du Chaos dans l’histoire de l’art a été tributaire de préoccupations contextuelles inhérentes aux artistes. Somme de désordre, de confusion, de destruction, d’instabilité, d’obscurité, de souffrance, d’entropie et de néant, le chaos a fasciné maints artistes qui ont tôt fait d’y associer une certaine iconographie en puissant dans la mythologie, la guerre, les catastrophes, le surmoi, et la puissance des éléments de la nature. D’emblée, usent-ils de divers médium pour laisser transcender toute la beauté, la cruauté, l’horreur, la singularité, la dynamique, la vitalité, la forme, la mécanicité du Chaos. Faisant office d’archétype, au même titre que La salle des Géants de Giulio Romano[1], ou encore Fucking Hell de Jake et Dinos Chapman[2], l’installation in situ dénommée Le Chaos de Achille ADONON propose une lecture contemporaine de cette notion.

Plasticien pluridisciplinaire, Achille ADONON explore les méandres de son inconscient ; support à des interrogations existentielles qu’il met en verve dans ses créations. Résolument tournées vers les desseins de la psyché humaine, ses œuvres empruntent à l’expressionnisme abstrait, l’esthétique anti-figurative, et à l’abstraction lyrique, la volonté d’expression pure et libre. La limite entre le noumène et le phénomène se trouve alors emprise à une cohabitation chaotique au gré des thématiques, et autres notes d’intention qui en émane. Dans son installation in situ Le Chaos qui occupe la dernière salle de son exposition individuelle Le Monde Fond au Centre Art et Culture de Logbozounkpa –Abomey-Calavi, Rép. du Bénin-, Achille dépeint une vision apocalyptique du monde actuel.

Exposition "Le Monde Fond", Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion
Exposition “Le Monde Fond”, Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion

Une sculpture issue d’un assemblage de rebuts de chaussures, d’un rouge immaculé, suspendue au plafond. Une chaise drapée de chaussures, éventrée, mutilée, renversée, déstructurée, posée à même le sol. Des feuillets de la Bible brulés, éparpillés, et qui servent de support à l’ensemble de l’installation, vivement éclairée. Un voile noir viendra recouvrir l’entrée principale de la salle d’exposition.

Une fois entrée au cœur de cette installation, on est saisi face à cette représentation théâtrale du chaos. On eut dit que les éléments qui constituent cette dernière ne sauraient être dissociés au risque de laisser éparse les convictions de l’artiste. « Le Chaos naît d’une envie de l’humanité de transcender les normes naturelles, de libérer leurs desseins les plus désobligeants afin d’assouvir, pour qui, une soif de pouvoir, pour d’autres quelques sentiments d’auto destruction. Il est un ferment dont les essences, dans maintes sociétés peuvent être d’origine mythologique. Ainsi, n’est-il pas rare dans certaines sociétés africaines de soutenir la doxa selon laquelle la colère des ancêtres se matérialise par une catastrophe, un incident, un chaos… Cette installation entend aborder la notion du chaos sous le prisme de la religion » soutient Achille ADONON. Ainsi, le chaos est-il un ferment pour aborder les problématiques liées à la religion, et à la pérégrination des mœurs.

Exposition "Le Monde Fond", Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion
Exposition “Le Monde Fond”, Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion

Quelle peut-être la corrélation entre la religion, et le chaos vue sous le prisme de l’art contemporain ? C’est doute la question qui m’est venue à l’esprit en sortant de cette installation. Je peux y entrevoir un prétexte pour traiter des tares de la colonisation au travers du christianisme. Un désir inavoué de dénonciation de l’emprise des religions sur les sociétés du monde… La palette de couleurs qui se réduit au rouge de la sculpture suspendue tend à étayer cette doxa. On peut y lire la symbolique du sang versé, des résidus des conflits, et du courage dont certains peuples ont fait montre face à l’arrivée d’une autre conception de la foi que la leur. Ou encore les feuillets de la Bible, le livre saint dans le christianisme qui jouerait un rôle de premier plan dans cette installation.

On pourrait également s’interroger sur la symbolique de la chaise mutilée, éventrée, et drapée de chaussures qui se trouve au centre de l’œuvre. Est-ce un trône ? Est-ce une analogie faite à Dieu ? Est-elle l’instrument d’un pouvoir échu ? Des interrogations dont les réponses résident dans la conception de Dieu par Achille ADONON. « Je pense que le chaos peut-être une punition divine. Ma foi, la bible renfermerait toutes les vérités susceptibles d’amener les hommes vers l’illumination. Cette chaise mutilée, et renversée à desseins, dénote de la place infirme qu’occupe la religion dans la vie de certaines communautés. De même, le chaos ambulant, résurgence des habitudes des êtres humains dans le monde actuel ne saurait -ilrester un continuum apocalyptique. Il peut être un moyen d’évolution des mentalités, de prise de conscience, et d’accalmie eu égard aux problématiques sociétales. » affirme-t-il.

Exposition "Le Monde Fond", Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion
Exposition “Le Monde Fond”, Achille ADONON, leCentre, Aout 2020. Credits Photo : Fawaz Keitchion

Ici, l’esthétique n’est plus un médium de sublimation de la beauté stricto sensu, mais plutôt un vecteur de transgression des normes, et des codes caractéristiques de l’art dit africain. Le chaos de Achille ADNON nous convie à nous imprégner des réalités nuisible de notre quotidien. Cette œuvre suffirait d’emblée à faire écho à l’assertion de Pierre Bertrand : « Le chaos est le soubassement, ou encore le fond sans fond de toute réalité, y compris la réalité humaine[3]

Steven Adjaï

[1] Giulio Romano (1499-1546), de son vrai nom Giulio Pippi était un peintre et architecte décorateur de la Renaissance italienne. Elève favori de Raphaël, on lui doit notamment de nombreuses fresques des loggias du Vatican. La Salle des Géants est la salle la plus remarquable et la plus spectaculaire du Palais Té situé à Mantoue dont il est lui-même l’architecte. La Salle raconte la punition infligée par Jupiter aux géants qui avaient osé s’opposer à son pouvoir. Jupiter lance ses foudres sur la Terre et en frappe les Géants lors de leur tentative d’ascension. Les Géants ont des corps démesurés et musculeux et leurs visages sont grotesques et désespérés. Face à l’écroulement magistral des rochers et des éléments d’architecture créés par Romano, les Géants tentent de survivre et d’échapper à cette mort inévitable. Par un puissant travail de trompe l’œil, on a l’impression que la salle elle-même s’écroule, se pulvérise. Autour des Géants, les divinités païennes sont littéralement figées par l’effroi. La fresque des Géants est peinte sur les quatre murs de la salle ainsi que sur la voûte.

[2] Neuf vitrines en verre, posées sur tréteaux et disposées en croix gammée, composent Fucking Hell des frères Jake et Dinos Chapman. Des figurines miniatures placées par centaines intègrent des scènes imaginaires, interprétations du génocide juif. La représentation est gore, exagérée mais le rendu est saisissant.

[3] Bertrand Pierre (1993). Le chaos et l’œuvre d’art. Espace Sculpture, (22), p. 52.

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