D’une courte voix du monde ou les ar(t)mes des sans voix

Trois artistes : Jean-François Boclé (Martinique), Senami Donoumassou (Bénin) et Kaloki Nyamaï (Kenya). Une date de vernissage : vendredi 30 Août 2019. Une exposition au nom rhétorique : D’une courte voix du monde. Un lieu : l’espace culturel le Centre. Une démarche artistique quasi-commune : porter un regard critique, sur des réalités accablantes qu’on côtoie pourtant au quotidien, sans les interroger. Décryptage !

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D’une courte voix du monde : Prendre la parole pour prendre position

La prise de parole n’est pas acte simple. Encore moins une légèreté banale qui ne se résumerait qu’à ouvrir sa bouche et tourner sa langue. Elle n’est pas aussi facile que nous pourrions en avoir l’impression. Surtout quand cette parole ne se contente pas d’être seulement, l’éloge de la vie routinière, de l’habituel, de l’ordinaire.

La prise de parole est en vérité, acte à risque, acte de vérité (justement !), acte actif, acte de bousculement, acte d’audaces inouïes. Surtout quand elle consiste à dire au-delà de soi. A dire plus qu’on ne veut l’entendre dire, dire comme personne n’aurait osé le (faire) dire.

Et pour certains, prendre parole est une tâche de grand labeur créatif, inventif, introspectif, rétrospectif, et (peut-être ?) d’avenir. Pour peu que la parole est prise autrement que par la simple salive qui dégouline. Pour autant que la parole prise signifie de s’interroger. D’interroger le monde, d’interroger ce qui est. Ce qui se fait, mais surtout, ce qui défait le bien-être commun.

Les Visiteurs Lors Du Vernissage D'une courte voix du monde

Les Visiteurs Lors Du Vernissage ” D’une courte voix du monde “

Et c’est à ce niveau de prise de parole, que semble se situer ” D’une courte voix du monde ”.  Comme pour lancer l’injonction : ” paroles du bout des pinceaux, élevez-vous ! “. D’autant plus que Jean-François Boclé (Martinique), Senami Donoumassou (Bénin) et Kaloki Nyamaï (Kenya) essaient de transfigurer les réalités accablantes. Ils le font notamment en se nourrissant de la diversité culturelle de leur pays d’origine respectif. Ou de ceux qu’ils ont parcourus à travers le monde. Ils le font donc pour exprimer leur point de vue. Qu’il soit regardant, détaché, impartial, subjectif ou révolté. Ils le font pour se substituer à tous/toutes ceux/celles qui n’ont et n’auront jamais le courage de le faire. Pour incarner ceux/celles, qui n’en ont et n’en auront pas l’occasion, ou le canal, ou le cadre idoine.

C’est dire à quel point la démarche ” D’une courte voix du monde ”, se veut résolument césarienne. Le poète ne proférait-il pas justement : ” Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche… Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. ” ?

Par contre, il ne s’agit pas d’être uniquement plaintif et de se désolidariser de la tâche. Il n’est pas question simplement d’indexer l’autre et de s’effacer à ses responsabilités. Car c’est avec l’éthique d’un discours d’affranchissement, avec une prise de position pleine de rationalité, et, avec une lucidité du regard destinés à nous impliquer tous et toutes ; que les trois artistes s’engagent.

En tentant de se mettre dans la peau de l’autre (les spectateurs, les absents, les citoyens, les africains, les humains, les opprimés, etc.), Jean-François Boclé (Martinique), Senami Donoumassou (Bénin) et Kaloki Nyamaï (Kenya) font l’effort de faire transparaître une vision transcendantale d’un présent et d’un avenir reconstruit à partir de nouveaux socles (plus humain, plus écologique, plus social, plus sociable, plus rêveur).

Vernissage D'une courte voix du monde/Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

De la gauche vers la droite : Kaloki Nyamaï, Senami Donoumassou, Jean-François Boclé, Marion Hamard et Dominique Zinkpè / Vernissage D’une courte voix du monde/Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

Ce qui pourrait sous-entendre que leurs œuvres, sont leurs ar(t)mes, pour transcrire leurs opinions et défendre leurs causes. Mais comment chaque artiste s’approprie-t-il sa si courte voix portée vers le monde ?

Jean-François Boclé : la voix de ceux qui subissent

L’oeuvre de Jean-François Boclé pour ” D’une courte voix du monde ”, se situe entre série de dessins, installation et performance. Elle s’articule à travers une parole au positionnement militant, un réquisitoire subtilement péremptoire et un appel à réflexions argumentatif.

Performance "j'ai traversé l'Océan" de Jean-François Boclé/ D'une courte voix du monde/Photo by Komy Thomas/Atileb'art

Performance ” J’ai traversé l’Océan ” de Jean-François Boclé / Photo by Komy Thomas/Atileb’art

Par sa mise en scène narrative et historique, il va mettre en avant le drame de l’United Fruit Company. Il s’agit d’une entreprise américaine spécialisée dans le commerce des bananes. Elle était implantée en Colombie il y a plusieurs décennies. Jean-François Boclé va donc retranscrire ce qu’était la vie des ouvriers de cette entreprise à la fin du XIXème siècle. Tout en évoquant comment ces derniers ont été exécutés par l’armée colombienne en complicité avec la compagnie. Motif : ils réclamaient l’amélioration de leurs conditions de travail.

Oeuvre de Jean-François Boclé/ D'une courte voix du monde/ Photo by Komy Thomas/Atileb'art

Oeuvre de Jean-François Boclé/Photo by Komy Thomas/Atileb’art

Pour y parvenir, l’artiste présente d’abord, une série de dessins et une installation avec des écrits épinglés contre un mur. Ces écrits restituent plusieurs états d’âme. Rendant ainsi hommage à tous ces Hommes qui ont péri dans cet épisode tragique des plantations.

Toujours dans la même démarche, Jean-François Boclé a également présenté une performance culinaire. Performance réalisée avec des bananes dont les peaux ont été scarifiées par des mots. Mots auxquels l’artiste donnait voix. Avant d’éplucher les bananes. De jeter les peaux ensuite au sol devant le parterre partagé avec le public. Et enfin, de mettre au feu, les fruits.

Si on peut y dénoter l’expression d’un ras-le-bol couplé à un élan d’exorcisme, on se retrouve dans une sorte de transposition. Transposition d’un langage spéculaire et transparent qui cherche à dire les choses telles qu’elles sont : fracassantes.

Mais au-delà, la mise en scène se veut discursive visant probablement ainsi, à créer des effets d’auto-questionnement sur les conséquences liées aux mots marqués, marquants et évoqués par l’artiste. Puis, à systématiser (d’une manière ou d’une autre) le recours à l’évocation énonciative pour réveiller en nous, notre part d’objectivité. Suggérant cependant par la même occasion, que celle-ci (notre objectivité), semble de plus en plus, se laisser étouffer par notre goût pour les saveurs qu’on nous offre. Et cela, en dépit des malheurs inadmissibles dont elles (les saveurs en question) proviennent. Et que nous entérinons (consciemment ou non) dans nos quotidiens.

Performance de Jean-François Boclé/Photo by Komy Thomas/Atileb'art

Performance de Jean-François Boclé/Photo by Komy Thomas/Atileb’art

On en veut pour preuve que, (probablement) pour nous mettre à l’épreuve, pour nous mettre face à nos propres contradictions, après sa performance ; Jean-François Boclé nous invite à goûter, à déguster la confiture, qu’il a préparé en face du public selon une spécialité martiniquaise.

Et curieusement, malgré le choc qui pouvait être perçu, sur les différents visages, lors de l’énumération et de la concoction (à remarquer que les deux se sont déroulées presque simultanément), de tous ces mots-bananes ou ces bananes aux mots qui interpellent ; la majorité du public s’est contentée de faire la longue file d’attente, pour étancher sa curiosité gustative. Sans réelle résistance. Sans se remettre en cause.

Or il est à se demander, si la réaction idoine n’aurait pas été de refuser ? Jean-François Boclé n’attendait-il pas de nous, que l’on s’insurge ? Que l’on prenne position au point de commencer à considérer que consommer le résultat de tant de souffrances, de tant d’injustices, de tant d’ignominies, signifie que l’on devient complice ? Ainsi plusieurs questions peuvent en découler : suffit-il de transformer en consommation tout ce qui est inacceptable, pour nous les faire admettre ? Face à la tentation, les opprimés, seront-ils capables de ne plus penser que par leur ventre, mais de s’engager par rapport à leurs afflictions sous-jacentes, afin d’atteindre des solutions globalisantes ?

En définitive, à travers cette performance intitulée ” Political Jam ”, et aussi son autre oeuvre ” Le Mas du non retour ” (en référence à la porte du non-retour de Ouidah, ndlr), Jean-François Boclé se fait la voix de ceux qui subissent.

Senami Donoumassou : la voix des absents

L’oeuvre de Senami Donoumassou pour ” D’une courte voix du monde ”, se situe entre dessins figuratifs, et installation immersive. Elle s’articule à travers une réflexion philosophique, une simplification esthétique des formes composées, et une schématisation de l’essentiel. Le tout, servant à représenter voire stylisé la cohérence suggestive de ses choix de déformations, et de l’harmonie de ses couleurs.

Que laisserais-tu de toi ?/ D'une courte voix du monde/ Photo by Komy Thomas/Atileb'art

Que laisserais-tu de toi ?/Photo by Komy Thomas/Atileb’art

Que laisseras-tu de toi ? Cette question de Senami Donoumassou attire votre attention dès que vous ouvrez le rideau noir et que vous franchissez la salle qui a accueilli son installation. L’intention de l’artiste consiste à interroger le spectateur et à l’interpeller sur sa vie actuelle.

Il s’agit en effet de se mettre face à son miroir mental, de s’expliquer sur ce que nous sommes et d’en tirer des réponses pour se libérer de ses entraves.

Loin de vouloir s’immiscer en nous, ou dans la vie du public, l’artiste invite plutôt chaque visiteur à une introspection. Celle-ci ne doit pas être le prétexte pour se disperser et se remplir d’un trop-plein de questions inutiles qui pourraient nous encombrer. Une seule suffit. En cela, Sènami Donoumassou voudrait nous recentrer sur ce qui lui paraît le plus capital : l’héritage, le legs.

Que laisseras-tu de toi ? devrait donc se percevoir tel un examen de conscience qui consisterait à sortir du besoin de se mesurer ou de mesurer nos performances par rapport aux autres. Ce n’est pas non plus l’invitation à se targuer d’avoirs prétendument considérés comme être la norme. Il s’agit plutôt d’une remise en question d’où peut surgir après une mûre réflexion ou une décision volontaire, la volonté de bâtir pour l’avenir, pour des générations à venir, pour la société, pour l’humanité, pour l’entourage, pour les siens, pour le plus que soi tout seul.

En présentant donc une installation lumineuse dans une chambre noire qui s’active au contact de l’humain, c’est à quelque chose de profondément viscéral que nous invite Sènami Donoumassou. Basée sur la lumière interactive à deux points, cette installation, suggère que notre autoévaluation intérieure s’efface des apparences, et s’installe dans la solitude la plus cognitive et expérimentale possible. De fait, on envisage sa démarche comme une responsabilisation de soi vis-à-vis de soi-même. C’est-à-dire, qu’elle nous incite à créer un sens précis d’observation de ce que nous négligeons ordinairement au fond de nous-mêmes (parce que trop préoccupés à vivre trop vite), pour prendre la mesure d’envisager des choses observables publiquement, en partant d’abord de représentations internes seulement accessibles par nous et nous seuls.

Sans préjuger donc, d’en être capable ou non, nous sommes poussés à rapporter le contenu de nos projections rêveuses d’utilité générale, en ce lieu d’installation qui devient notre sanctuaire intime. Nous sommes également poussés à prendre conscience de la possibilité d’influencer notre raisonnement souvent cartésien pour l’ouvrir à un imaginaire plus insaisissable. De sorte à ce qu’il évolue vers plus de précisions vis-à-vis de notre immatérialité.

Senami Donoumassou met ainsi en scène le rapprochement entre l’invisible et le palpable, entre l’après et le maintenant, ou plus trivialement, entre la mort et la vie. Puisque, dans cette salle d’installation, l’artiste se plaît à faire renaître dans nos mémoires de vivant(s), la nécessité d’appréhender ce qu’on vaudrait par notre legs à notre mort. C’est donc porter en nous la voix des absents que nous serons. Autrement, c’est aussi nous révéler notre part éphémère d’être en tant que Homme.

Que laisserais-tu de toi ?/ D'une courte voix du monde/ Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

Que laisserais-tu de toi ?/Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

Sa courte voix du monde ainsi proposée s’achève par une série de dessins, présentée hors de la salle. Permettant de poursuivre encore, ce voyage expérimental sur les traces de la vie et de la mort, l’invisible et le palpable, entre l’après et le maintenant.

Kaloki Nyamaï : la voix des peuples africains

Kaloki Nyamaï en création/ D'une courte voix du monde/ Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

Kaloki Nyamaï en création/Photo by Audace Aziakou/Le Centre/Facebook

L’oeuvre de Kaloki Nyamaï pour ” D’une courte voix du monde ”, se situe entre peintures caractérielles, et dessins d’euphémisme. Elle s’articule à travers une volonté idéologique et entreprenante, qui consisterait à refouler puis en découdre avec l’ontologie négative de l’Afrique. Autrement dit, Kaloki Nyamaï apporte à travers ses créations, un discours qui porte sur l’obligation de s’inspirer de l’existant historique du continent, pour inventer un ” Être ” positif dans l’histoire. L’Afrique ne serait donc plus à plaindre, mais en devenir, à devenir et à faire devenir.

Oeuvre Kaloki Nyamaï/ D'une courte voix du monde/ Photo by Komy Thomas/Atileb'art

Oeuvre Kaloki Nyamaï/Photo by Komy Thomas/Atileb’art

Kaloki Nyamaï dans sa démarche, s’intéresse ainsi, à la question post-coloniale en tentant de démystifier, la méthodologie de déstructuration du continent mis en place par les régimes de l’époque.

Il illustre en effet, à travers des toiles découpées, l’Afrique divisée après la colonisation. Mais s’accorde le devoir immédiat d’y apporter la solution qui lui paraît la plus indispensable : la recoller, la relier, la renouer à elle-même. Concrètement, pour montrer comment inverser le cours des choses, il recoud à nouveau les toiles qu’il avait découpé. De sorte à les rendre plus compactes encore, plus fusionnelles qu’elles ne l’étaient.

Et malgré les imperfections entre les lignes, c’est sa façon de signifier qu’il n’y a qu’une seule manière de s’émanciper : rapprocher les Etats Africains. Les lier, les nouer. Ne laisser aucun interstice entre nous, afin de devenir un bloc plus solide, plus florissant.

Il s’agit donc pour Kaloki Nyamaï, d’examiner la réalité coloniale d’un point de vue distancé et post-colonial. Sans apitoiement. Sans relents d’animosités. Il préfère nous pousser vers le recentrement sur soi. Pourquoi perdre du temps à en vouloir aux autres pour ce qui a été, si nous avons la capacité de nous admirer davantage et d’évoluer suffisamment en se rapprochant ?

Cela lui permet aussi de montrer comment son art peut proposer une mise en vision des prochaines méthodologies d’instauration des politiques de développement du continent. Et donc d’identifier la manière de repenser l’Afrique actuelle. La repenser pour l’inscrire hors des représentations qui perpétuent (par omission ou autres moyens), des formes de domination.

Loin d’établir un lien entre la situation actuelle de l’Afrique et la ponction géographique, humaine, culturelle opérée par la colonisation, Kaloki Nyamaï porte sur ce passé un regard revanchard. Il interpelle par conséquent, à travers ses œuvres, chaque citoyen à être un acteur de la reconstitution de l’Afrique. Afin de voir un jour une Afrique solidaire, équitable, une Afrique dans laquelle chacun trouve sa place.

Et non seulement, son travail lui permet de s’autoproclamer porte-parole de tous les peuples africains. Mais aussi, en insinuant un modèle (visuel) de développement à adopter pour l’Afrique ; il s’évertue à préciser que son engagement artistique est mémoriel, coloré, d’émancipation, radical, et nuancé.