Didę ou le féminisme africain par la danse et l’art plastique

C’est avec une élégance éthérée et un sens de la formulation hypnotique, que la pièce Didę, prend ses premiers élans scéniques. Cinq corpulences y donnent forme, par leurs mouvements, par leur synchronisation mutuelle. Par leur occupation de l’espace graduée et graduelle. Mais aussi par leur symbiose avec les masques et sculptures disposés sur la scène. Comme un manifeste à la somptuosité et à l’intime. Décryptage de cette pièce, issue du partenariat entre la Cie Multicorps et la Cie Winter Story in the Wild Jungle, l’Institut français et Le Centre, Sarah Trouche et Marcel Gbeffa.

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

De la composition à l’engagement composite

Avant tout, Didę bouleverse, par ses références mixtes qui se perçoivent à travers le travail sur la lumière, la représentation et le mouvement. Dans ce spectacle, les artistes en scène évoquent, par leur gestuelle ondoyante, la féminité, la masculinité reconsidérée ou plus largement l’androgynie.

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

Sans être dans le travestissement, ni même dans la folklorisation physique, vestimentaire, ou d’autres ordres, ils parviennent à faire percevoir l’opposition entre des attributs biologiques (leur corpulence très athlétique), des traits culturels (leur look moderne, la symbolique féminine des masques et sculptures) et le ton de leur danse ponctué par une sorte de féminitude assumée.

Ainsi, Didę suggère à dessein une certaine conception d’indétermination sexuelle, de présence simultanée d’indices, de transcriptions, de transpositions, de signes des deux sexes, donc une androgynie allégorique. Celle-ci mettant sur le même piédestal, et d’égalité plusieurs particularités propres à tous les êtres humains.

Cependant, une accentuation semble être perceptible par rapport à l’héritage, au patrimoine africain. Allant même jusqu’à l’évocation (certes en filigrane) d’une possible restitution de caractéristiques rituelles évoquant une idée de liminalité. Ce qui s’inscrit logiquement dans une éventualité de prolongement vers l’anthropomorphisme comme base de notre fonctionnalité corporelle et existentielle (quel que soit notre sexe).

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

En cela, Didę serait donc une invite à l’acceptation de la dualité intérieure et personnelle qui nous définit. Cette pièce a ainsi une fonction identitaire pour les hommes et les femmes africaines : celle de repenser les principes d’égalité formelle et d’égalité substantielle.

S’y rajoute une approche de genre qui nous permet de reconsidérer le sentiment conventionnel porté sur les hommes par les femmes, et sur les femmes par les hommes. Puis, de comprendre subtilement les conséquences, les incidences notoires que cela pourrait avoir sur l’épanouissement de toutes comme de tous.

Didę ou la place de la femme africaine en Afrique

Toutefois, Didę semble également s’élargir dans sa proposition de réflexions. Par son plein de douceur, sa recrudescence de sensualité, il y a dans cette pièce, une énergie contenue mais intense, un déploiement réservé mais vif. Comme pour suggérer un rejet de la violence comme moyen d’expressivité de sa liberté d’être du monde et au monde.

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

D’autre part, en tant que témoin de l’ancien ordre matriarcal, la référence au Guèlèdé incarnée par les masques et sculptures de Sarah Trouche assistée par Sébastien Boko et Albert Sossa, célèbre encore aujourd’hui le rôle et le pouvoir de la femme depuis l’ancestralité.

On assiste de fait, à une ascendance idéologique autour de la place de la femme dans nos réalités africaines. Tant sur le plan social, sociologique, mémoriel, spirituel, et éthique.

Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

De sorte à contribuer à déconstruire la ségrégation sexuée. Puis à rappeler aux femmes qu’elles n’étaient pas et ne sont pas perçues en Afrique, uniquement comme « vulnérables » ou « faibles ».

Le Guèlèdè apparaît ici comme un rappel d’attachement à nos valeurs sacrées. Valeurs à même de restaurer l’harmonie accommodante autour de nous. Ce qui n’est possible qu’en louangeant, en adulant, en glorifiant la part féminine de la société.

Construisant la trame sonore et gestuelle autour de cette symbolisation des Guèlèdè, Didę nous interroge : Le Guèlèdè est-il la preuve que l’Afrique était déjà féministe avant la conceptualisation contemporaine du terme ? Le sens du féminisme africain était-il pareil ou différent ? Qu’en est-il du féminisme africain d’antan aujourd’hui ? Est-il encore perceptible ? Est-il perçu à sa juste portée ?

Quoi qu’il en soit, cette pièce suggère un féminisme africain inclusif afin d’être au mieux, prospectif. Le tout à travers une esthétique qui amplifient les possibilités de la mise en scène, de l’occupation de l’espace, de la mise en abîme avec les œuvres plastiques et le temps de l’action scénique composés et multiformes.

La réflexion parabolique des masques et sculptures

Une théâtralité patente se dégage de cette création. Qui (re)positionne la rencontre des arts ou des médiums, comme un idéal d’expansion et d’éclosion du discours artistique contemporain.

Masques/Sculptures : Sarah Trouche - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Masques/Sculptures : Sarah Trouche – Crédit photo : Sophie Negrier

De fait, les masques et sculptures de la pièce Didę, prennent sens, au-delà de leur matérialité. Au-delà de leur état en tant qu’objets. Et vont jusqu’à suggérer une utilité en tant qu’énergie précieuse. En tant que métaphore palpable de reconquête de l’abstrait.

De sorte à aider à comprendre la démarche d’hybridations qu’incarnent à la fois l’esprit de la pièce. Mais aussi de la scène et des corps qui s’y plient, s’y déplient, s’y déploient. Qui s’y réinventent, s’y réinstallent, et y renaissent. Peut-être pour parvenir à s’habiter suffisamment ? Ou à habiter toute la plénitude d’être que chaque humain incarne consciemment ou inconsciemment ? Peut-être pour rappeler à l’humanité, à quel point le lien ombilical qui lie l’homme et la femme, ne peut ni être rompu, ni être dénié, ni être remis en cause, ni soumis à un ordre hiérarchique ou ascendantal de l’un sur l’autre ?

Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

Plus loin, l’on remarque cette volonté créative de consacrer et de donner une place primordiale à l’expérimentation. Ou plutôt à l’expérience de recherche-création dans la pratique scénique, dansée et plastique. Au point de faire en sorte que Didę soit fondamentalement en sourdine un dialogue protéiforme. Invoquant conjointement, autant la mise en scène et la fabrication des masques et sculptures de Sarah Trouche, la création chorégraphique de Marcel Gbeffa, l’interprétation des danseurs Didier Djéléhoundè, Orphée Georgah Ahéhéhinnou, Arouna Soundjata Guindo, Bonaventure Sossou, que l’apport musical de Valdo Kpodiefin et d’Adekunle Majata. Qui tous, se réunissent autour de l’interaction et de l’apport spécifique qu’entretiennent les différents dispositifs sonore, visuelle et gestuelle.

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

En conséquence, Didę est créé avec une thématique à la fois historique et actuelle. Avec une ambition créative transversale. Appuyé par des références mystiques et mythiques, cultuelles et venues de divers univers culturels.

On sent les danseurs en sueur, habiter un ressenti. Fiévreusement, mais avec lancinance et un souci de précision. On les sent habités par une vérité insoumise. Qui se narre par fragments, en s’articulant à partir du lead Marcel Gbeffa. Qui oriente, qui conduit, qui amène, qui emmène, qui donne le ton. Mais aussi, qui prend soin des autres (comme Ìyá Nlá chez les Guèlèdè ?), qui veille encore et encore. A préciser que Ìyá Nlá est considérée dans la cosmologie Yoruba, comme étant l’esprit primordial de toute la création. Comme étant la mère nourricière, la source de toute existence.

Didę - Crédit photo : Sophie Negrier

Didę – Crédit photo : Sophie Negrier

On s’imprègne de leurs pas comme on se laisserait éblouir par l’éclat de vie de leurs introspections. Et c’est en suivant leurs mouvements de translations ou rotatoires que l’on cerne davantage la technicité de leur travail dans la posture, dans l’appel à l’équilibre, dans la souplesse des hanches, dans le maintien des bassins, dans l’appui des genoux, dans la flexibilité des corps, dans la ténacité des pieds, dans la rigidité des mains.

Puis, on sait en voyant le(s) dernier(s) bain(s) de lumière(s) assombrir la scène, qu’ils ont allumé en nous, des feux de réflexions, de résonance, de l’ouverture d’esprit, de respect de la différence. Dont on ne comprendra la portée, qu’après s’être soi-même regardé autrement, qu’avec la certitude de tout savoir de notre part d’être au monde et du monde.