Des Êtres d’identité expriment leurs Marques Identitaires.

Des Êtres Identitaires : FAITHY, DR MARIO, FRIGG TOSS, SEENCELOR, GANDHI TOMEDE, CARLOS KPODIEFIN, CORTEX ASQUITH S., HERMANN BENTHO, PHLLIPE HATCHEME, LIONEL DAVINCI ATTERE expriment leurs Marques Identitaires

Les revendications identitaires servent de prétextes à tous les combats[1]. Des magiciens de la terre à l’Also Known As Africa 2019, la problématique identitaire[2], vue sous le prisme de l’art contemporain, n’a de cesse constitué un ferment à la production plastique africaine. Ainsi, l’art contemporain « africain » ne saurait-il se définir qu’au travers des médiums traditionnels, et autres réalités qui se parent de l’étiquette identitaire africaine ? Soulignez cet état de chose, ne reviendrait-il pas à remettre en cause l’universalité de ce paradigme de l’histoire de l’art ? D’emblée, souhaiterais-je nous convier à nous imprégner de cette réflexion du plasticien malien Abdoulaye Konaté, qui peut-être, nous éclairerait davantage : « Je ne pense que nous héritons d’un fond culturel auquel nous ajoutons un fond universel que nous utilisons tous les jours. Je pense que chaque être possède sa propre identité, sa particularité (…) »[3].

Une identité imbue de mêmeté, de singularité, un patrimoine identitaire qu’il voudrait individuel. En écho à Abdoulaye Konaté, la philosophe, esthète et théoricienne de l’art tunisienne Rachida Triki conçois l’identité comme : «  […] une constance à soi dans un foyer de références et de sens propres à une communauté à travers les diverses mutations historiques à condition que ce soit ce mode d’appartenance et de lien aux origines reste ouvert aux changements et aux évolutions qui caractérisent la dimension projectuelle et créatrice des civilisations »[4]. Nonobstant, l’étrangeté de l’autre qui ne serait pas comme nous, comme vous, ne nous, ne vous conduirait-elle pas à rejoindre les pénates de Narcisse, rejoindre son désir de n’avoir point autre spectateur ni amant que lui-même ?

 

AFFICHE officielle Expo Marques Idenitaires

Affiche officielle de Expo “Marques Identitaires”. par FRIGG TOSS. Avec une oeuvre de fond de Carlos Kpodiefin.

’Marques Identitaires’’ qui se veut une exposition collective dédiée à l’art contemporain béninois, un désir plastique de reconsidération des notions d’identité individuelle ou collective, n’a pas résisté à la tentation identitaire. Mettant en branle diverses tendances de la scène contemporaine béninoise, elle est à l’initiative de Atilebart, une galerie d’art en ligne spécialisée art africain contemporain. Aussi, l’angle de traitement de la thématique de cette messe artistique par certains plasticiens m’a-t-il semblé fort intéressant ; ces plasticiens, qui au gré de leurs créations, ont su mettre en verve tous les attributs de l’esthétique contemporaine.

« Un Rêve d’enfant» du plasticien Hermann Bentho tend à matérialiser une légende urbaine en vogue dans l’aire culturelle Yoruba. Certains néophytes et autres amateurs d’art auraient voulu lire ce récit à travers une œuvre sculpturale[5], une des pratiques artistiques caractéristique de l’art africain. Toutefois, c’est par le biais de la photographie manipulée qu’il entend mettre en exergue ses « Marques Identitaires ». Il me vient ainsi à l’esprit cette interrogation du dramaturge, et écrivain togolais Kossi Efoui  sur l’authenticité des œuvres africaines : « […] l’authenticité de l’œuvre se mesure-t-elle à son adéquation avec un modèle esthétique qui lui préexisterait ? [Ce qui signifierait qu’il] existerait une sorte de pureté esthétique africaine, et tous ceux dont les œuvres ne correspondaient pas à ce modèle seraient des dénaturés, c’est-à-dire qu’ils feraient de l’art dégénéré »[6].

 

Expo "Marques Identitaires" : Un rêve d'enfant, Hermann BENTHO, Photomanipulation, 2019

Un rêve d’enfant, Hermann BENTHO, Photomanipulation, 2019

Un enfant devant un champ de blé, portant la Lune sur sa tête, et admirateur des dunes de sable du désert, de l’azur qui s’étend à perte de vue. Il tourne le dos au public, peut-être pour s’évader de leurs quotidiens qui semblent ne point l’intéresser, peut-être pour se plonger dans les méandres oniriques que la Lune lui sert comme « orgie ». En effet, le symbolisme de la Lune dans la mythologie grec renvoie à Séléné, qui touché par mort de son frère Hélios (le soleil), devait être changée par les dieux en astre, et placée au ciel. Elle se représente sous les traits d’une femme jeune et belle qui parcourait le ciel sur un char d’argent. Dans les cultures africaines, la Lune évoque bien de fois la vie, la renaissance ainsi que le monde des rêves. De même, est-il caractéristique chez certains peuples africains de confier leurs rêves, leurs aspirations et leurs envie à la Lune, dans l’optique de voir ces derniers devenus réalités. Et à Hermann Bentho de me souligner : « L’enfant qui est dans cette verdure symbolise la joyeuse enfance, et a un moment donné il fera face à l’aridité de la vie (d’où le désert), et tendra vers une finalité existentielle incertaine (le néant après le désert) tout en gardant son rêve d’enfant (la lune sur la tête) ». De curieux je vous traiterais si vous m’interroger sur le rapport entre cet enfant, la lune, le désert, l’azur, la légende urbaine yoruba et la thématique « Marques Identitaires » de cette exposition.

Expo "Marques Identitaires" : La Doncella, Onc Phil, Technique mixte sur toile, 2019

La Doncella, Onc Phil, Technique mixte sur toile, 2019

A l’instar d’un Yinka Shonibare, Philippe Hachéme dans la « Doncella » déconstruit les stéréotypes inhérents à la prétendue africanité d’objets ou de traits morphologies. Ma foi, j’ai été surpris eu égard à la dénomination[7] de cette œuvre, qui m’a d’emblée fait penser  à une citation de la Vierge Inca[8]. Je puis lire, à travers cette pièce, cette invite à la candeur, et à la grâce tirées à leur paroxysme. La « Doncella » se voit ainsi draper d’un drapeau couleurs ternes et chaudes[9], elle se pare des cauris comme couronne, des cauris comme tenue d’apparats. On aurait dit qu’elle se lèverait de cette toile pour poursuivre son périple on ne peut plus lyrique dans notre réalité. Une femme noire drapée du drapeau américain et portant des cauris ? Référence faite aux origines de cette femme, ou simple désir du plasticien de reconsidérer les identités de cette dernière ? J’ai d’abord pensé à une dénonciation silencieuse des tares de la traire négrière. Voyez-vous, il n’est un secret pour personne que courant les 16ième et 19ième siècles, les Noirs ont été vendus comme marchandises vers le Nouveau-Monde : les Amériques. Ces pérégrinations à but essentiellement mercantile ont généré diverses pratiques socioculturelles. Nous en voulons pour preuve le blues, le jazz, le gospel… Car comme le pensait Paul Rivet : « quand deux peuples se rencontrent, ils se combattent souvent, ils se métissent toujours ». Même arrachée à sa terre natale, cette Doncella semble garder les attributs de sa culture originelle symbolisés par les cauris. Cependant, les cauris[10] sont-ils archétypes des cultures africaines ? Je répondrai par une négative !

« Des Êtres Identitaires »

Quelles sont les frontières entre nos identités et les attributs de nos identités ? Quels sens prennent nos marques identitaires imbues des marques de l’histoire ? Ce sont autant d’interrogations dont les réponses ne résident pas forcément dans l’altérité des discours qui en émanent, mais dont le secret réside dans les médiums au travers desquels elles prennent vie. Car « les arts ne sont pas produits ex nihilo, mais pour répondre, d’une manière ou d’une autre à des besoins que les sociétés ont identifiés, continuent d’identifier et expriment »[11].

 

Steven Adjaï

  • [1] Didier Houenoudé, 2014, Art contemporain au Bénin, in Bois Sacré Bénin, Biennale de Dakar, p. 13.
  • [2] Elle se nourrit de questionnements sur la contemporanéité de cet art venu d’Afrique et même dans ce cas, le débat n’échappe pas à une logique identitaire.
  • [3] Abdoulaye Konaté, artiste malien, propos recueillis par Roger Pierre Turine dans la revue Afrik’Arts, n°3, p.90.
  • [4] Rachida Triki, 2008, Créer en Afrique : résistance et instauration de sens, in Dak’art 2008. 8e biennale de l’art africain contemporain, p. 64.
  • [5] En bois, en bronze et résolument figurative.
  • [6] Efoui Kossi in Chalaye Sylvie, 2010,  Africanité et création contemporaine, in L’africanité en question. Africultures 41, L’Harmattan, Paris, p. 10.
  • [7] La posture du modèle de cette toile me fait également penser à la vierge inca.
  • [8] La Vierge Inca, ou la Doncella désigne la momie d’une jeune fille appartenant à la civilisation inca actuellement conservée à Arequipa, au Museo Santuarios Andios. On pense qu’elle a été sacrifiée lors d’une cérémonie de capac cocha en tant qu’offrande  humaine, conformément à un rite de l’empire inca.
  • [9] Le drapeau des Etats-Unis d’Amérique.
  • [10] Les cauris, coquillages marins, appartiennent à la famille des cyprées. Ils sont de deux espèces : la cypraea annulus et la cypraea moneta.
  • [11] Kassé Maguèye, 2008, De l’Afrique et de la métaphore du miroir, in Dak’art 2008. 8e biennale de l’art africain contemporain, p. 18.